Les vieux

Ils s’en vont cheminant sur les routes poudreuses,

L’un près de l’autre, émus, souriants, l’âme heureuse,

Jeunes encore et pourtant bien près de leur trépas ;

Echangeant ces pensées de leur cœur qui palpite

Lui suppliant : " dis-moi si je marche trop vite !

Je t’en prie, ma Suzon, ne te fatigue pas ! "

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Ils sont assis tous deux devant leur soupe chaude

Mangeant tout doucement : " L’aimes-tu, mon vieux Claude ? "

Dit-elle d’une voix au ton tendre et aimant.

- " Oui, vieille, elle est bien bonne et son feu me ranime ! "

Il la trouve brulée, mais l’amour est sublime

Quand il est vieux de cinquante ans !

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Ils sont blottis tous deux devant l’âtre qui fume ;

Sur le foyer noirci lentement se consume

Un tison, le dernier qui s’effrite en roulant ;

Elle qui sommeillait, en sursaut se réveille,

Mais lui presque dormant : " Rendors-toi, chère vieille,

Je m’en vais ranimer ce feu déjà mourant ! "

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Ils sont couchés tous deux dans le grand lit de chêne,

Elle rêve tout haut, lui anxieux, en peine

Croyant que sa Suzon délire en fièvre, hélas !

Brusquement se retourne…. et puis s’approchant d’elle :

" Qu’as-tu ma vieille ? Qu’as-tu ? J’allume la chandelle ! "

Elle, se réveillant : " ne m’appelles-tu pas ? "

Pauline Eprinchard

Cantique d'un chrétien malade

Il fut durement éprouvé pendant toute sa vie

Mes jours s’en vont rapidement,

Mais j’ai un héritage,

Et ne voudrais pas d’un moment

Retarder le voyage !

Ayons nos reins ceints, mes amis,

Nos lampes allumées.

Nos souhaits vont être accomplis,

Nos luttes terminées.

S’il vient des jours froids et mauvais,

Chantons avec courage !

Plus douce encore sera la paix

Au céleste rivage.

Si tous les liens d’ici bas

Sont brisés par l’orage,

Jésus me dit : " Viens, ne crains pas,

Je serai ton partage. "

Déjà sur le bord du Jourdain,

Bientôt la traversée,

Et devant nous brille au lointain

La rive désirée.

Réponse de l'octogénaire

Mes amis, je le sais. A mon âge

Il faut, sans lutte, accepter de vieillir.

Très peu parler, encore moins ouïr,

En abdiquant chaque jour davantage.

Ce pauvre corps par les maux habité

Grince, gémit. L’huile manque au rouage.

Je m’affaiblis, je n’ai plus le courage,

Les ans, bien vrai, sont peine et vanité.

Et cependant, au bout de mon voyage,

Tout près, je vois l’horizon resplendir.

J’entends la voix du Seigneur m’accueillir

En son repos, à l’éternelle plage.

Encore un pas dans mon infirmité…

Ah ! Que m’importe au seuil de l’héritage,

Je vais le voir et porter son image,

Être avec lui durant l’éternité.

N’être plus rien ! Fugitif avantage

En attendant Jésus qui va venir.

Mais… Tout en Christ ! Quel immense avenir

Déjà connu en précieux partage.

(Poésie composée par un vieillard et récitée lors d’une rencontre familiale à l’occasion de son anniversaire).

Troisième âge

Sur la pauvre terre où tout passe,

Existe pour chacun de nous

Un art difficile entre tous :

Celui de vieillir avec grâce.

Quand on voudrait parler, se taire,

Quand on voudrait agir, s’asseoir,

Et, chaque jour, un peu mieux voir

Qu’on n’est plus autant nécessaire.

Laisser aux autres leurs fardeaux

Sans pouvoir un peu les leur prendre,

Et ne porter, sans rien attendre,

Que le poids des ans sur le dos.

Ah, ce n’est que la foi chrétienne

Qui nous aide à porter ce poids,

En laissant Dieu faire nos choix

En tout temps et quoi qu’il advienne.

Ne pas craindre le lendemain

Et ne pas se laisser abattre

Tant que le cœur pour Christ peut battre,

Tant que l’on peut joindre les mains.

Tels des diamants précieux

Sont taillés par le lapidaire,

Ainsi le Seigneur sur la terre,

Taille notre âme pour les cieux.

Sa miséricorde

Quand, dans ma course, à la borne arrivé,

D’où je revois le chemin de ma vie,

Je laisse au loin, de ce poste élevé,

Mes yeux errer sur la route suivie,

Ni larme, ô Dieu, ni regret, ni soupir

Ne vient troubler mon âme qui déborde.

Pour ton enfant il n’est qu’un souvenir,

Le souvenir de ta miséricorde.

Ah ! S’il est vrai que mes pieds ont laissé

Mille faux pas marqués sur la poussière,

Sur mon sentier, si l’obstacle dressé

A, trop souvent, ralenti ma carrière,

Combien de fois, au lieu de me punir,

Tes tendres soins, ta pitié qui déborde,

N’ont, dans mon cœur, laissé qu’un souvenir,

Le souvenir de ta miséricorde.

La sombre nuit pâlira désormais :

Demain le but apparaitra sans voiles !

Le chemin monte, et vers les purs sommets

Semble déjà rejoindre les étoiles.

Là-haut, joyeux, dans l’immense avenir,

J’exalterai ton amour qui déborde,

Car, dans le ciel, il n’est qu’un souvenir,

Le souvenir de la miséricorde.

Séparation

Par un beau jour d’automne, avez-vous quelquefois

Suivi d’un œil rêveur la feuille desséchée,

Quand, de sa tige détachée,

Elle va courant par les bois ?

Tantôt balayant la poussière,

Tantôt errant loin du sentier,

Tantôt effleurant la bruyère,

Tantôt caressant l’églantier ;

Tantôt s’élevant dans l’espace,

Et, comme un papillon qui passe,

Prenant son vol,

Tantôt d’un pas prompt et sonore,

Comme un oiseau novice encore,

Rasant le sol ; -

Suspendant sa course incertaine

Si parfois elle prend haleine

Et s’arrête au pied d’un vieux chêne

Avec d’autres feuilles, ses sœurs,

Un instant le sort les rassemble,

Mais à peine elles sont ensemble.

Le vent souffle, la feuille tremble,

Tremble, s’envole et court ailleurs.

Ainsi nous courons tous à travers ce bas monde,

Le souffle du Seigneur nous disperse à son gré ;

A peine un cœur a rencontré

Un cœur ami qui lui réponde,

A peine un frère, tout joyeux,

S’est assis au foyer d’un frère, -

Voici le dernier jour, voici l’heure dernière,

Et les derniers instants, et les derniers adieux.

Adieu ! Toujours adieu ! – c’est notre vie entière –

Adieu ! … mais non… laissons cette parole amère

A qui vit sans foi, sans espoir ;

Nous que l’espoir soutient, nous que la foi console,

Echangeons au départ une douce parole ;

Non pas adieu, mais au revoir !

Au revoir ici-bas ! Oui puissions-nous encore

D’un commun entretien savourer la douceur ;

Ensemble agenouillés puissions-nous dès l’aurore

Aux pieds du Dieu d’amour épancher notre cœur !

Mais si sur une terre, hélas ! où rien n’est stable,

Où ce que bâtit l’homme est bâti sur le sable,

Ce rendez-vous nous fait défaut,

Il nous reste, à l’abri des hasards de la vie,

Un rendez-vous certain auquel je vous convie ;

Au revoir, au revoir là-haut !

Théodore Monod

Vieillards d'auspice

Le soleil s’est couché derrière les grands arbres

Qui voilent à demi de blancs tombeaux de marbre,

Et ses derniers rayons ont caressé la cour

Où des vieillards lassés sont restés tout le jour.

Ils sont seuls. L’existence est parfois bien cruelle !

Ils sont seuls maintenant, et la mort les appelle !

Pourtant ils ont aimé, leurs enfants ont grandi,

A vingt ans, sur leurs fronts, l’amour a resplendi….

Que de rides ! Sillons profonds de l’amertume !

Plus leurs visages sont marqués de creux brisés,

Plus ces faibles vieillards furent martyrisés… 

Ne leur parlez jamais de leurs épouses saintes,

Si vous ne voulez pas des larmes et des plaintes ;

Ne leur rappelez point leurs hymnes triomphants,

Lorsque leurs bras musclés soulevaient leurs enfants,

Leur front s’en obscurcit et leur lèvre se serre,

On leur montre le ciel, ils regardent la terre.

Ce soir, je les ai vus, trainant leurs pas lassés,

Se réunir plusieurs sur deux bancs verts, placés

L’un contre l’autre, au pied d’un arbre séculaire,

Un marronnier fleuri que le couchant éclaire ;

Les dossiers inclinés faisaient comme un lutrin.

Ils s’accoudent tremblants. Plus d’un a le chagrin

De n’avoir pu jamais déchiffrer une lettre.

- " Les pauvres n’avaient pas de quoi payer leur maitre

Autrefois ! " C’est un tort ; " hélas ! on le voit bien ! "

- " Les enfants d’aujourd’hui sont heureux ! " " O combien ! "

L’un d’eux, fort beau vieillard, la barbe toute blanche

Ouvre un livre banal. Sur lui chacun se penche.

- " C’est un savant ! " - " Il lit ! "

Très fier, il prend son temps,

Il sourit un moment, a des airs importants ;

Enfin il continue un conte magnifique,

Une histoire d’amour, un récit pacifique,

Tout ce que le hasard a mis entre ses mains.

Quel soupir quand il dit : " Nous reprendrons demain ! "

Pauvres gens, on les voit lui sourire à l’envie !

Et ces vieux sont heureux à la fin de leur vie.

Benjamin Arbousset - Romans, mai 1909

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Un homme, c’est un être affecté par la douleur, qui cède, qui résiste, qui admet des consolations, et non pas celui qui n’en a pas besoin

Ne pas pouvoir pleurer, c’est un vice.

Calvin