Il n'est pas trop tard

Par une de ces ravissantes matinées de la fin de mai, où la luxuriante verdure des premiers jours de l’été n’à point encore perdu les fraîches teintes du printemps, raconte miss Marsh, auteur de la " Vie de Hedley Vicars ", j’attendais à la station de Beckenham le train de Londres.

Car j’avais promis à une amie de visiter en détail deux hôpitaux avec elle.

Le train était en retard, et ce fut une jouissance, avant de me lancer dans la poussière et le tumulte de la grande ville, d’avoir quelques moments pour respirer l’air de la campagne, pour écouter le croassement des corneilles qui bâtissaient leurs nids dans les grands ormeaux agités par la brise.

Mais bientôt le bruit de la locomotive étouffa tous les sons champêtres ;

Les employés entassaient les voyageurs dans les wagons avec d’autant plus de hâte qu’il fallait rattraper le temps perdu, lorsqu’un jeune ouvrier que je ne connaissais pas, arriva hors d’haleine et me dit en s’appuyant contre la portière :

" Je ne vous ai pas trouvée à la cure, mademoiselle, où je suis allé pour vous prier d’avoir la bonté de visiter un de mes cousins, qui se meurt de consomption à l’hôpital de Guy. Il a demandé de vous voir ; voici son adresse. "

Et au moment où le train se mettait en route, il me tendit un morceau de papier ; mais, avant que j’eusse pu le saisir, un courant d’air violent l’emporta, et il fut perdu sans retour.

Mon premier mouvement fut l’agitation et Le dépit, en pensant que je ne pourrais me rendre au désir de ce mourant ; bientôt cependant je me souvins que le Roi du ciel a les vents sous ses ordres, alors même qu’ils nous semblent souffler comme il leur plaît.

Je me dis que cet accident n’était pas l’effet du hasard ; et remettant au Seigneur le soin d’aplanir cette difficulté, je résolus, ma tâche une fois achevée, d’aller à la recherche DE cet homme, quelque difficile qu’il soit de découvrir une personne dont on ne sait pas le nom, au milieu de sept cents malades.

L’après-midi était déjà avancée lorsque je pus quitter les deux autres hôpitaux, et, en arrivant à ma destination, la vue de ces immenses bâtiments, qui forment une espèce de ville à eux seuls, me fit presque désespérer du succès.

Comme il n’y avait pas de temps à perdre, je commençai par tenir conseil avec le portier, auquel je communiquai les vagues indications que j’avais recueillies.

" Renoncez-y, madame, me répondit-il, autant vaudrait chercher une aiguille dans une meule de foin. "

- " Mais, répliquai-je, si vous aviez la crainte qu’un pauvre homme ne mourût avant qu’il vous fût possible de revenir, et si vous pouviez lui apporter un message capable de rendre sa mort plus douce, que feriez-vous ? "

Le portier s’attendrit en m’écoutant, et me dit avec bonté : - " Eh bien, j’espère que vous le trouverez. Je vous conseille de commencer par la première salle du nouveau bâtiment, ajoutant en guise d’encouragement : Il ne contient que cent cinquante lits. "

Je traversai la cour et me trouvai bientôt à l’entrée d’une longue salle du rez-de-chaussée.

M’arrêtant sur le seuil, pour voir si je n’apercevrais pas une infirmière qui pût venir à mon secours, je remarquai, dans le lit le plus voisin de la porte, un corps que la raideur de la mort semblait avoir déjà saisi, et dont le visage était couvert d’un mouchoir.

Passant à côté de celui que je croyais mort, je m’avançai, m’arrêtant ici et là pour annoncer en quelques mots la Bonne Nouvelle à ces étrangers, lorsque je fus bouleversée par des gémissements lugubres.

Je demandai aussitôt à une infirmière d’où partaient ces sons déchirants ; elle m’indiqua le lit à côté de la porte.

- " Cet homme dont le visage est couvert d’un mouchoir ? C’est impossible. "

" Il va mourir ; il est sans connaissance, répondit-elle et son pauvre visage est si affreux à voir, qu’on l’a couvert par égard pour les autres malades. "

- " Consultons les malades, répliquai-je ; je suis sûre que quelque triste que soit cet aspect, ils consentiront à ce qu’on le découvre, s’il est possible d’alléger ainsi ses souffrances.

Jamais ce pauvre malheureux n’a eu besoin d’air autant que maintenant. "

Et retournant aussitôt de ce côté, j’obtins de tous ses voisins de lit le consentement le plus cordial à ma demande.

En effet, la face de ce moribond était affreuse à voir ; car non seulement elle était d’un pourpre foncé, mais, tout inconscient qu’il paraissait, une expression de terreur mortelle contractait ses traits.

" Non, non, ne vous approchez pas, me dit l’infirmière avec effroi, lorsque je me penchai sur cette étroite couche pour parler à l’oreille de ce mourant. Personne ne peut dire de quoi il meurt. Il était déjà sans connaissance lorsqu’on l’a apporté hier au soir ; les médecins ont dit tout de suite que le cas était désespéré. Il n’a pas prononcé une parole et est incapable d’entendre. "

- " Laissez-moi voir s’il ne peut entendre, car si souvent j’ai vu des paroles de consolation arriver jusqu’à ceux qu’on n’aurait pas cru en état de les entendre. Alors même qu’il ne donnerait aucun signe, il ne faudrait pas nous décourager, car j’ai connu des personnes qui, revenues d’un état de complète insensibilité, m’ont assuré que les paroles de la Bible qu’on leur avait répétées de temps en temps leur avaient grandement été en secours et en consolation. "

Pendant ce court entretien, les gémissements du malade avaient été moins fréquents ; encouragée par ce léger symptôme, je lui dis : " J’ai un message pour vous, de la part de Dieu ; un message de pardon, de paix, d’espérance et de vie. "

Il secoua la tête lentement, d’une manière à peine sensible, tandis que son expression de désespoir semblait devenir plus déchirante encore.

- " Oh ! ne le repoussez pas, continuai-je ; écoutez ce que Dieu vous dit : écoutez son message d’amour. "

- " Trop tard ! murmura le patient avec effort ; un Dieu irrité. "

- " Oh non, ne parlez pas ainsi ; car Dieu a tellement aimé le monde, - et vous êtes encore dans ce monde, - qu’il a donné son fils unique au monde afin que quiconque – QUICONQUE, même au moment de la mort, QUICONQUE croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle. "Les larmes s’échappèrent de ses paupières à demi closes et roulèrent le long de ses joues.

" Recueille ces larmes dans tes vaisseaux ! telle fut la prière qui monta de mon cœur à Dieu. Ne sont-elles pas inscrites dans ton livre ? "

La forteresse du doute se rendait à l’appel de Celui qui ne veut pas la mort du pécheur.

La barrière élevée par l’Adversaire, afin de cacher à cette âme la connaissance et la gloire de Dieu en Jésus-Christ, était ébranlé par le souffle de l’Esprit du Seigneur.

Ces larmes silencieuses étaient un signe que l’opposition avait cessé.

Comme la plus légère fissure dans une forte digue y laisse pénétrer les eaux dont la puissance irrésistible emporte bientôt tout obstacle, ainsi la foi dans une promesse inspirée devient souvent un canal par lequel l’océan infini de l’amour de Dieu se répand dans le cœur du pécheur.

Jamais terre sèche et altérée n’absorba plus avidement la pluie du ciel que cette âme désolée ne reçut les promesses de pardon et de salut.

Le temps passait rapidement, et les coups de la grande horloge m’avertirent qu’il faudrait bientôt quitter l’hôpital.

Pensant qu’il était de mon devoir de faire un dernier effort pour trouver l’inconnu qui m’avait demandée, je montai au premier étage.

En entrant dans la première salle, je fus aussitôt frappée par l’expression de paix répandue sur le visage pâle et amaigri d’un jeune malade, et je m’approchai pour lui exprimer la sympathie que m’inspirait son état.

Je lui racontai ensuite en peu de mots ce qui venait de se passer dans la salle d’en bas. 

" Et maintenant, ajoutai-je, je voudrais trouver quelqu’un qui s’unit à moi pour supplier Dieu qu’avant la fin ce mourant puisse contempler l’Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde ; quelqu’un qui veuille se prévaloir avec moi de cette promesse ; si deux d’entre vous s’accordent sur la terre, tout ce qu’ils demanderont leur sera donné par mon Père qui est aux cieux. "

- " Permettez-moi d’être ce quelqu’un, et je suis sûr que notre bon Sauveur tiendra sa promesse, " répondit le jeune homme avec ferveur.

Puis, autant que sa toux fréquente le lui permit, il se joignit à ma prière.

Quand elle fut terminée, mon nouvel ami me demanda de descendre pour voir si elle était exaucée.

Mais au moment où j’allais le quitter, il fut frappé d’une pensée subite.

- " Sûrement, s’écria-t-il, vous êtes la dame de Beckenham que j’ai fait prier de venir me voir ! ".

Ainsi cette recherche qui semblait désespérée fut inopinément couronnée de succès.

Après quelques paroles d’explication, je lui dis : " Quoique je sois venue près de vous pour vous voir, vous me permettrez sans doute de passer les quelques moments qui me restent avec ce mourant qui ne vivra pas jusqu’au matin ; tandis que j’ai l’espoir de vous retrouver à ma prochaine visite, peut-être demain. "

" Passez avec lui tout le temps possible, répliqua-t-il avec empressement, et moi je demanderai qu’il se confie au Sauveur, qui, nous le savons, attend de pouvoir le sauver.

Je me hâtai de descendre ; au bas de l’escalier, je rencontrai l’une des infirmières, qui me dit : " Je suis si contente que vous n’ayez pas trop tardé, car ce pauvre malheureux n’a cessé de regarder la porte, dans l’espoir de vous voir revenir.

Ce fut un grand sujet de gratitude de le retrouver avec toute sa connaissance, et un plus grand encore d’observer le changement qui s’était produit dans son expression.

Une lueur, comme celle de l’aube du jour, semblait éclairer ses yeux caves.

D’une vois étouffée et haletante, il prononça après moi ces courtes prières : " O Dieu, aie pitié de moi, qui suis pécheur – Seigneur, si tu le veux, tu peux me rendre net. – Jésus-Christ, qui es venu pour sauver les pécheurs, sauve-moi. "

Me souvenant de l’extrême faiblesse de la mémoire dans des maladies graves, je lui demandai, avant de le quitter, de répéter deux ou trois fois cette prière : " Seigneur Jésus, sauve-moi. "

Ce sont quatre petits mots ; mais la réponse à cette courte requête suffira pour remplir nos cœurs de louange au siècle des siècles.

Le lendemain matin, de bonne heure, je revins à l’hôpital, et l’infirmière m’apprit que, un quart d’heure après mon départ, l’inconnu avait rendu le dernier soupir ; mais durant ces courts moments, il n’avait cessé de répéter : " Seigneur Jésus, sauve-moi. "

Ces paroles étaient encore sur ses lèvres au moment où son âme s’envola.

Mais je n’avais encore senti aussi profondément pour ma propre âme la gratuité de cette royale promesse de pardon et de ce message d’amour qui s’étend au monde entier.

Pour cet étranger sans nom, qu’on avait déjà compté au nombre des morts, dont la vie était peut-être assombrie par quelque crime, ou qui, avec une conduite extérieurement honnête, avait du moins vécu sans Dieu, le pardon de Dieu fut aussi librement accordé, la porte du ciel et le cœur d’un Sauveur vivant s’ouvrirent aussi grands que s’il s’était agi de l’enfant le plus innocent.

" Car Dieu a tant aimé le monde, qu’Il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en Lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle. " (Evangile de Jean, chapitre 3, verset 16).